05.07.2009

Les notables, un mal nécessaire ? Et pourtant

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Notable, un mot ancien sorti du vocabulaire courant ou réservé aux seuls spécialistes du XIX° siècle ?  Pas du tout, la « race » existe encore, mais, intelligente, elle a su évoluer et surtout se dissimuler derrière d’autres appellations : élites, cadres, membres remarqués de la société civile, personnalités… De quoi faire croire que tout a été modifié ou liquidé, alors que tout subsiste. Donc appelons « chat » un chat et un notable « notable ».

Le notable est forcément connu, même si les moyens de cette célébrité varient. « Bonnes et grandes » familles ? Eclat de certaines positions ? Mais on peut aussi jouer sur les « hommes neufs » alibis pour vanter une soi-disant ouverture démocratique des élites. Cette célébrité est ainsi cause et conséquence de la notabilité (plus cause chez les incapables arrivés seulement par héritage ou pillage, plus conséquence chez les jeunes ou chez les « neufs »). En tous les cas, elle est nécessaire pour l’action et l’éclat du personnage dans une société démocratique fondée sur la communication.

Cette célébrité nécessaire et suffisante se nourrit d’une triple volonté de savoir, de vouloir et de pouvoir :

Le savoir est une possibilité et une évidence vantée par les démocrates, qui souvent ne précisent pas ce que cela induit pour les domaines concernés ou les niveaux utiles (être un grand spécialiste de l’ahmarique éthiopien est une satisfaction culturelle, mais ne mène en rien à une quelconque efficacité publique).

Le vouloir est une nécessité, liée à l’ambition de rayonnement individuel ou d’action. Un notable se doit de créer quelque chose de remarquable, donc digne d’être remarqué dans sa présentation, dans son caractère, dans sa composition ou dans son histoire et par-delà au moins (ou surtout) dans son auteur. A quoi bon faire un don à une communauté quelconque si rien ne vient rappeler ce geste ? Et finalement pourquoi faire un tel geste si justement il ne contribue pas à étayer un avenir précis de renommée et de souvenir…?

Le pouvoir, voilà le grand critère du notable. Il permet de « faire avancer » un dossier, un « ami » ou une créature (au détriment d’autres bien entendu). Il exige de savoir placer ses pions, saisir un monopole et éliminer ses concurrents pour rester seul « maître du jeu ». Exercer  un pouvoir n’est pas forcément une partie de plaisir, mais quelle jouissance de savoir en profiter et d’y consacrer son intelligence, sa perspicacité et sa passion (même passer pour un martyr peut être efficace à la condition, bien sûr, que la peine ne soit pas trop longue). La pratique de ce jeu se fait dans tous les domaines et pas dans la seule politique, car aucune communauté humaine n’y échappe. Même les joueurs de boule ont leurs notables et que dire de l’industrie, de l’enseignement, du monde du droit, des arts, etc… 

Attention, un notable est le produit du rassemblement et du brassage de ces trois éléments, dont un ou deux ne peuvent suffire (il y a des cultivés sans ambitions et sans pouvoir, des puissants sans intelligence et sans volonté, des ambitieux voués à l’échec car sans appui ni habileté).

histoire_canne_XVIII_siecle_5.jpgY a-t-il toujours eu des notables ? Certes, il y a toujours eu des puissants et des élites, mais la phase historique précédente a été en Occident la noblesse fondée sur la naissance et la science des armes. En un sens, le notable est un élément récent, au pire du Moyen-Age. Mais le problème est moins dans le passé que dans le présent et l’avenir… L’illusion est de croire à la variabilité des situations alors qu’en fait le notable déteste perdre et s’accroche à son pouvoir au moins pour le transmettre à un juste héritier ou, au pire, à tirer le plus possible de profits et le plus longtemps. D’où l’intérêt essentiel des « réseaux », portes d’entrée de ce pouvoir et de ce rang. La franc-maçonnerie est connue, mais qui parle jamais des élèves des grandes écoles ou même tout simplement des « anciens » de tel ou tel collège privé (bien sûr les jésuites, mais combien d’autres ?). Il y aussi les  sociétés secrètes, les innombrables académies (qui font valoir l’intelligence et la culture de leurs membres), les clubs (plus ceux du Rotary que ceux des pêcheurs à la ligne) qui permettent de se retrouver entre gens du même – beau – monde, parlant le même « beau » langage dans les bons milieux socio-professionnels. Bien entendu, concilier deux ou trois critères fondamentaux est une chance inestimable. Un jeune noble sortant d’une école de commerce vaut mille fois mieux qu’un agrégé de sciences naturelles ou qu’un premier violon de l’orchestre de chambre de la sous-préfecture. Un jeune spécialiste de telle ou telle glande né dans une grande famille même désargentée a plus d’éclat qu’un « petit » médecin généraliste arrivé par la seule promotion sociale - à moins qu’il n’ait été « remarqué » par un  mandarin. Rien de nouveau à cela ? En fait, si, mais toujours dans des conditions identiques. On a pu discuter de la variabilité des hommes et des situations, mais le pouvoir ne se prend, ne s’exerce et ne se perd que dans de strictes conditions qui sont justement celles de la croissance et de la mort des notables.

Comme l’histoire peut rendre intelligent, l’on sait évoluer et il est fini le temps (pas si ancien) des conservatismes obtus ou des conformismes absolus. Pour marquer sa capacité, chacun sait composer avec les nouveautés, aussi bien dans le domaine privé (du sexe, de la passion, du mariage) que dans le domaine social (avoir des relations en alibi dans tous les milieux différents du sien) ou culturel (porter un jean n’est pas mauvais, seule compte la manière dont il est porté et considéré ! Même critère pour le langage ou les considérations artistiques).

Finalement quoi de plus trompeur qu’un notable ? Il joue à la démocratie : je représente le peuple ou une partie de celui-ci, ou, à défaut, la conscience du peuple, alors que, à l’inverse, c’est moi qui pousse le  peuple à prendre conscience de ma valeur et donc à me faire confiance. Il joue à la méritocratie : ne suis-je pas le meilleur (alors qu’en fait je tiens ma position de bien d’autres éléments que de ma propre valeur) ? Il joue la nouveauté : avant moi rien que des mauvais (même ceux de mon propre camp ou clan) ou au mieux rien que des incomplets, alors que moi-même ne cesse en fait de « repasser les plats » du passé, mais en me gardant bien de le dire en faussant les présentations tout en gardant le cœur même du gâteau.

Même la Révolution est une idée de notables : les grandes Révolutions, que ce soit celle de 1789, celle de 1917 ou celle d’Iran où les grandes familles persanes du régime du Shah ont été remplacées par les dynasties de mollahs shiites, n’ont été que la source d’établissements de notables qui, par la suite, n’ont jamais voulu renoncer à leur pouvoir, même au prix de la renonciation à leurs propres valeurs initiales. Donc il est inutile de se fatiguer à croire aux slogans révolutionnaires toujours kidnappés par les notables profiteurs, qu’ils soient nouveaux ou anciens.

Faut-il croire à la terreur ? Eliminer systématiquement et continuellement tous les profiteurs et traîtres qui, tels l’hydre de Lerne, ne cessent de faire apparaître de nouvelles têtes ? On y avait pensé déjà en 1793, certains imaginant Robespierre tuant le  bourreau devenu trop puissant et enfin se guillotinant lui-même devant une  France vidée de sa population. Les anarchistes de la fin du XIX° siècle ont tenté le même but, tuer tous les notables sans faire attention, ce qui n’a rien fait que d’amener les grandes catastrophes du XX° siècle. Les bolcheviks et les maoïstes ont cru les éliminer définitivement en laissant le pouvoir aux seules masses, alors que leurs partis étaient en soi des pépinières de notables. Et que dire des démocraties occidentales nées des régimes parlementaires qui offrent le pouvoir aux plus malins et aux plus bavards, qui deviennent vite les plus profiteurs.

Alors, rester sceptique ? Cela ne mène à rien. Se battre pour devenir soi-même un notable ? Ce n’est qu’élargir le problème. Se sauver par l’ironie ? Pas facile, d’autant que cette arme n’est pas également répartie. Voici quand même quelques solutions simples : la méfiance systématique devant ces jeux de puissance ; savoir et apprendre à respecter les uns et mépriser les autres (les héritiers, les menteurs, les affabulateurs, les mégalomanes, etc…) ; et bien sûr ne rien faire de susceptible à leur laisser croire qu’ils sont individuellement éternels. Bref, encourager les bons (il y en a) pour mieux démasquer et renvoyer les mauvais (il y en a aussi beaucoup).1212211626_jean_bouise.jpg

Mais attention, le danger les rend méfiants et méchants. Chasser le notable, il revient au galop. Faites le partir par la porte, il revient pas la fenêtre. Alors débusquez le dans tous ses déguisements, dans toutes ses tanières et avec vigilance, car tout lui est bon pour sa conservation. Repoussez le avec acharnement, car il est partout, de toutes les tailles et ses formes sont infinies. Méfiez vous cependant de vous-même, car le mal est aussi contagieux que discret. A trop y penser, vous pouvez vous même être atteint.

Finalement, une arme essentielle : l’humour. « Le roi est nu », disait-on autrefois. Alors pourquoi pas un notable « tout nu » (psychologiquement) privé de tous son appareil de notabilité ? Le sérieux est forcément une défense et la caricature du notable. Alors c’est peut-être un service à lui rendre que de le convertir à l’humour. Il se peut que cela le rendre méchant dans un premier temps, mais, croyez-moi, il est assez intelligent pour savoir évoluer et, finalement, nous ne connaissons pas la fin de l’histoire. Pourquoi pas des notables spirituels et capables de se moquer d’eux-mêmes ? On en reparlera en temps utile, mais pensez-y… Ce n’est pas facile à trouver pour le moment, mais qui dit que la race ne va pas évoluer.

André Palluel-Guillard

PS : L’auteur fournit sur demande motivée toutes les fiches techniques et personnelles qui lui ont permis de dresser ce petit tableau.

 

 

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Commentaires

La nature fait qu'il y aura toujours des notables, mais ce qui est étrange, dans un pays comme la France, qui assure que grâce à son étatisme, elle réduit les inégalités que la "loi de la jungle" sans cela aurait fait croître, c'est que l'étatisme lui-même crée des notables, par exemple par le biais des concours comme l'agrégation. Je crois que le maire de Chambéry est une agrégée, non ?

Ecrit par : R. M. | 06.07.2009

(Et puis il faut avoir de l'humour, c'est sûr, quand on entend dire que les universitaires qui ont fait grève vont pouvoir s'arranger pour conserver leur salaire, alors que les professeurs du secondaire ont perdu beaucoup d'argent dans des grèves depuis 2003; mais cet humour ne fera pas forcément rire les universitaires, même quand ils sont intelligents. Cela fera plus rire les professeurs du secondaire pas rancuniers. L'humour, c'est aussi un instrument que le peuple a créé pour alléger son dépit spontané.)

Ecrit par : R. M. | 06.07.2009

Si la révolution re-pointe le bout de son nez... il nous faudra bien quelques uns pour remplacer les aristos
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Les notables à la lanterne,
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Les notables on les pendra !

Ecrit par : tekrapec | 07.07.2009

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